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41 À onze heures le lendemain matin, Bosch arriva devant la prison municipale et attendit la libération de Bo-jing Chang. Il ne savait pas trop ce qu'il allait faire ou dire au moment où il sortirait complètement libre. Mais il n'était pas question de laisser passer cet instant sans intervenir, et ça, il le savait. C'était l'arrestation de Chang qui avait déclenché tous les événements de Hong Kong, jusques et y compris la mort d'Eleanor Wish. Jamais il ne pourrait se regarder en face s'il ne saisissait pas l'occasion d'affronter cet assassin.
Son portable bourdonnant dans sa poche, il fut tenté de ne pas répondre et - qui sait ? - risquer de louper Chang, mais il regarda l'écran et vit que c'était le lieutenant Gandle. Il décrocha.
- J'ai appris que vous étiez de retour.
- Oui, j'allais vous appeler.
- Vous avez votre fille ?
- Oui, saine et sauve.
- Où est-elle ?
Bosch hésita, mais pas vraiment.
- Elle est avec moi.
- Et sa mère ?
- Toujours à Hong Kong.
- Comment ça va se passer ?
- Ma fille va vivre avec moi. Au moins pendant un temps.
- Qu'est-ce qui est arrivé là-bas ? Des trucs dont il faudrait que je m'inquiète ?
Bosch ne savait pas trop quoi lui répondre. Il décida de bot ter en touche.
- J'espère que ça ne nous pétera pas dans le nez, dit-il. Mais sait-on jamais ?
- Je vous tiens au courant si j'apprends des choses. Vous allez passer ?
- Euh... non, pas aujourd'hui. Je vais avoir besoin de deux ou trois jours pour installer ma fille... l'école et tout et tout. J'aimerais qu'elle bénéficie d'un soutien psychologique.
- On parle congés ou temps blanc ? Il faut que je le note. Le rattrapage des jours de congé était appelé « temps blanc » au LAPD. C'était en effet sur des formulaires blancs que les superviseurs le répertoriaient.
- Aucune importance. Je crois avoir encore du temps blanc.
- Bon, on marche comme ça. Ça va, Harry ?
- Ça va, oui.
- J'imagine que Chu vous a dit que Chang était viré de la prison municipale.
- Oui, il me l'a dit.
- Son enfoiré d'avocat était déjà là ce matin pour lui prendre sa valise. Je suis vraiment désolé, Harry. On n'a rien pu y faire. On n'a pas ce qu'il faut et ces deux fesses molles dans la Valley ne veulent pas nous donner un coup de main pour une accusation d'extorsion.
- Je sais.
- Ça ne nous a pas vraiment aidés que votre coéquipier soit resté chez lui tout le week-end. Il a prétendu être malade...
- Bah...
Ferras avait épuisé la patience de Bosch, mais ça, c'était entre eux deux. Il n'était pas encore question d'en parler avec Gandle.
La porte du bureau des libérations s'ouvrant, Bosch vit un Asiatique en costume sortir, une mallette à la main. Ce n'était pas Chang. Le type maintint la porte ouverte avec son corps et fit signe à une voiture qui attendait dans la rue. Bosch comprit qu'on y était. Le type en costume n'était autre qu'un célèbre avocat de la défense appelé Anthony Wing.
- Lieutenant, dit-il, il faut que j'y aille. Je peux vous rappeler plus tard ?
- Appelez-moi pour me dire combien de jours vous voulez prendre, que je puisse voir quand vous remettre dans le circuit. En attendant, je trouverai quelque chose à faire pour Ferras. Un truc de bureau.
- Je vous rappelle plus tard.
Bosch referma son portable au moment même où la Cadillac Escalade noire se mettait en route et Bo-jing Chang sortait du bureau des libérations. Bosch s'interposa entre lui et le 4 x 4, Wing se plantant aussitôt entre lui et Chang.
- Je vous demande pardon, inspecteur, dit Wing, mais vous empêchez mon client de se mouvoir.
- Parce que ce serait ça que je fais ? Je l'empêcherais de se mouvoir ? Et lui, il n'aurait pas empêché John Li de se mouvoir, et de manière définitive ?
Bosch vit Chang sourire de mépris et hocher la tête derrière Wing. Il entendit une portière de voiture claquer dans son dos, Wing regardant aussitôt par-dessus son épaule.
- Assurez-vous de bien avoir ça dans la boîte, ordonna Wing. Bosch se retourna et vit qu'un type était descendu du 4 x 4 avec
une caméra vidéo et la braquait sur lui.
- Qu'est-ce que c'est que ça ? demanda-t-il.
- Inspecteur, lui renvoya Wing, touchez et harcelez M. Chang de quelque manière que ce soit, et ce sera sur bande et transmis aux médias.
Bosch se retourna vers Wing et Chang. La grimace de mépris de Chang s'était muée en un sourire satisfait.
- Parce que tu crois que c'est terminé ? lança-t-il à Chang. Que tu ailles ici ou là, je m'en fous car c'est loin d'être fini. Tes copains et toi avez fait de cette affaire quelque chose qui me concerne personnellement, et ça, espèce de trou du cul, je ne l'oublierai pas.
- Inspecteur, l'interrompit l'avocat en jouant très clairement la comédie pour la caméra, si vous voulez bien vous écarter du passage... M. Chang nous quitte parce qu'il est innocent des charges que vous avez essayé de concocter contre lui. Il retourne à Hong Kong suite au harcèlement que lui a fait subir la police de Los Angeles. A cause de vous, il n'est plus en mesure de goûter à la vie qui était la sienne ici depuis plusieurs années.
Bosch s'écarta de leur chemin et les laissa rejoindre la voiture.
- Tout ça, c'est des conneries, Wing. Votre caméra, vous pouvez vous la foutre au cul !
Chang monta à l'arrière de l'Escalade, Wing faisant alors signe au cameraman de prendre place devant.
- Vos menaces sont enregistrées, inspecteur, reprit Wing. Ne l'oubliez pas.
Wing s'assit à côté de Chang et ferma la portière. Bosch resta planté là, à regarder l'énorme 4x4 s'éloigner comme en glissant et, c'était plus que probable, emmener Chang directement à l'aéroport afin qu'il puisse ainsi achever le processus parfaitement légal de sa libération.
Une fois revenu à l'école, Bosch gagna le bureau de Sue Bam-brough, l'adjointe du principal. Elle avait déjà autorisé Madeline à suivre les cours de quatrième pour voir si l'établissement lui plaisait. Sue Bambrough lui demanda de s'asseoir et se mit en devoir de l'informer que sa fille était toujours en cours et semblait tout assimiler comme il convenait. Cela faisait à peine plus de douze heures qu'elle était à L.A. après avoir perdu sa mère et passé un week-end de captivité plus qu'éprouvant, et Bosch pensait que la mettre à l'école se solderait par un désastre.
Il connaissait déjà Sue Bambrough. Quelques années plus tôt, un voisin qui avait son gamin à l'école lui avait demandé de parler aux enfants de la criminalité et de son travail de policier. Administratrice intelligente et qui n'hésitait pas à mettre les mains dans le cambouis, Bambrough l'avait longuement questionné avant de l'autoriser à parler aux élèves. Les avocats de la défense l'avaient rarement soumis à pareil interrogatoire au tribunal. Elle voyait le travail des policiers de la ville d'un mauvais oeil, mais ses arguments étaient bien construits. Bosch la respectait.
- Le cours se termine dans dix minutes, dit-elle. Je vous emmènerai la voir à ce moment-là. Mais il y a quelque chose dont j'aimerais vous parler d'abord, inspecteur Bosch.
Il s'assit devant son bureau.
- Je vous l'ai déjà dit la dernière fois, appelez-moi Harry. De quoi voulez-vous me parler ?
- Eh bien... votre fille semble avoir beaucoup d'imagination. À la récréation, on l'a entendue raconter qu'elle arrivait de Hong Kong parce qu'elle y avait été kidnappée et sa mère assassinée. Je m'inquiète de la voir se donner de l'importance pour...
- Tout est vrai.
- Que voulez-vous dire ?
- Qu'elle a été effectivement kidnappée et que sa mère a été tuée alors qu'elle tentait de la sauver.
- Ah, mon Dieu ! Quand est-ce arrivé ?
Il regretta de ne pas lui avoir dit tout cela lorsqu'ils s'étaient parlé plus tôt ce matin-là. Il l'avait seulement informée que sa fille allait vivre avec lui et qu'elle voulait voir à quoi ressemblait l'école.
- Ce week-end, répondit-il, à Hong Kong. Nous sommes arrivés hier soir.
Bambrough donnait l'impression d'avoir reçu un coup de poing dans la figure.
- Ce week-end ? répéta-t-elle. Vous ne mentez pas ?
- Bien sûr que non. Elle a beaucoup souffert. Je savais que c'était peut-être un peu trop tôt pour la mettre à l'école, mais ce matin... j'avais un rendez-vous que je ne pouvais pas éviter. Je vais la ramener à la maison et si elle veut revenir dans quelques jours, je vous le ferai savoir.
- Oui, bon, mais... elle n'a pas besoin d'assistance ? Et côté physique ?
- Je m'y emploie.
- N'ayez pas peur de lui chercher de l'aide. Les enfants aiment parler. Seulement parfois ce n'est pas à leurs parents. J'ai découvert qu'ils ont un sens inné de ce dont ils ont besoin pour guérir et réchapper de tout. Privée de sa mère et avec un père tout nouveau dans l'art d'élever un enfant, elle pourrait avoir besoin d'un tiers à qui se confier.
Il hocha la tête à la fin de sa tirade.
- Elle obtiendra tout ce dont elle aura besoin. Que faudra-t-il que je fasse si elle décide de fréquenter votre école ?
- Passez-moi un coup de fil, c'est tout. Vous êtes dans notre secteur géographique et nous avons de la place. Il y aura un peu de paperasse à faire pour l'inscrire et nous aurons besoin que l'école de Hong Kong nous envoie son dossier scolaire. Il nous faudra aussi son acte de naissance et... c'est à peu près tout.
Il se rendit soudain compte que ce document avait toutes les chances de se trouver dans l'appartement de Hong Kong.
- Je ne l'ai pas, dit-il. Il va falloir que j'en demande un. Je crois qu'elle est née à Las Vegas.
- Vous... croyez ?
Je ne... euh... je ne l'ai jamais vue avant ses quatre ans. A l'époque, elle vivait avec sa mère à Las Vegas et je pense que c'est là qu'elle est née. Je le lui demanderai.
Bambrough eut l'air encore plus interloquée.
- Mais je peux vous montrer son passeport, reprit-il. Ça y sera. C'est juste que je n'ai pas encore regardé.
- Bon, on pourra s'en contenter jusqu'à ce que vous ayez l'acte de naissance. Pour l'instant, je crois que le plus important est de veiller au bien-être psychologique de votre enfant. Le traumatisme qu'elle vient de subir est terrible. Il faut que vous la convainquiez de parler à un psychologue.
- Ne vous inquiétez pas, je le ferai.
Une cloche signalant la fin du cours, Bambrough se leva. Ils quittèrent le bureau et descendirent un grand couloir. Construit à flanc de colline, le bâtiment était long et étroit. Il vit que Bambrough essayait toujours de digérer tout ce qui était arrivé à Madeline et ce à quoi elle avait échappé.
- Ma fille est solide, dit-il.
- Il faudra bien, après une expérience pareille. Il voulait changer de sujet.
- Quels cours a-t-elle suivis ?
- Elle a commencé par des maths et après une petite récréation elle a fait de la socio. Puis elle est allée déjeuner et elle vient juste de finir un cours d'espagnol.
- À Hong Kong, elle apprenait le chinois.
- C'est évidemment un des nombreux changements difficiles par lesquels elle devra passer.
- Elle est solide, je vous l'ai dit. Je pense qu'elle s'en sortira. Elle se retourna et lui sourit.
- Comme son père, c'est ça ?
- Sa mère était encore plus solide.
Les enfants qui changeaient de classes embouteillaient le couloir. Bambrough vit Madeline avant lui et l'appela.
Bosch lui fit signe. Elle avançait avec deux autres filles et donnait l'impression de s'être déjà fait des amies. Elle leur dit au revoir et se précipita vers eux.
- Bonjour, papa !
- Alors, ça t'a plu ?
- Bah, c'est pas mal, ouais.
Le ton étant réservé, il se demanda si c'était parce que l'assistante du principal se tenait à côté de lui.
- Et l'espagnol ? lui demanda Bambrough.
- Euh... là j'étais un peu perdue.
- On m'a dit que vous appreniez le chinois. C'est beaucoup plus difficile que l'espagnol. Pour moi, vous devriez vous en sortir rapidement.
- Peut-être.
Bosch décida de lui épargner les parlotes inutiles.
- Bon, tu es prête ? dit-il. On va aller acheter des trucs, tu te rappelles ?
- Bien sûr que je suis prête.
Bosch regarda Bambrough et hocha la tête.
- Je vous remercie d'avoir fait ça pour nous et je vous tiens au courant, dit-il.
Sa fille y alla de ses propres remerciements et ils quittèrent l'école. Dès qu'ils furent dans la voiture, Bosch monta la côte vers sa maison.
- Bon, maintenant qu'on est seuls, qu'est-ce que tu en as vraiment pensé ?
- Euh... ça va. C'est juste que c'est pas du tout pareil, tu sais ?
- Bien sûr. Si tu veux, on peut aller voir des écoles privées. Il y en a quelques-unes du côté de la Valley.
- Je ne veux pas être une Valley girl1.
- Je doute fort que tu en deviennes jamais une. En plus, l'important, ce n'est pas l'école où on va.
- Celle-là fera l'affaire, dit-elle au bout d'un instant de réflexion. J'y ai déjà rencontré des filles sympa.
- Tu es sûre ?
- Je pense, oui. Je peux commencer demain ?
Bosch lui jeta un bref coup d'œil, puis se concentra de nouveau sur la route.
- Ce n'est pas un peu rapide ? Tu n'es arrivée ici qu'hier soir.
- Je sais, mais qu'est-ce que je vais faire ? Rester à la maison et pleurer du matin au soir ?
- Non, mais ce que je dis, c'est que si on y allait doucement, on pourrait...
- Je ne veux pas prendre de retard. Les cours ont commencé la semaine dernière.
1.Expression qui désigne les filles très gâtées de la Valley. (NdT.)
Bosch repensa à ce que Bambrough lui avait dit sur la faculté des enfants à savoir ce dont ils avaient besoin pour guérir et décida de faire confiance aux intuitions de sa fille.
- Bon, dit-il, si tu penses que c'est bien... Je vais rappeler Mme Bambrough pour lui dire que tu veux t'inscrire. À propos... tu es bien née à Las Vegas,
non ?
- Quoi ? Tu ne le sais pas ?
- Bien sûr que si. Je voulais juste être sûr parce qu'il faut que je fasse une demande d'acte de naissance. Pour l'école.
Elle ne réagit pas. Bosch se gara sous l'auvent à côté de sa maison.
- Et donc c'est bien Las Vegas, non ?
- Mais oui, quoi ! Tu ne le savais donc pas ? Ah, mon Dieu ! Avant qu'il ait le temps de trouver une réponse, son portable
le sauva. Il venait de bourdonner, il le sortit de sa poche. Sans même consulter l'écran, il dit à sa fille qu'il fallait absolument qu'il réponde. C'était Ignacio Ferras.
- Harry, on vient de me dire que tu es de retour et que ta fille est saine et sauve.
- Oui, tout va bien.
Il avait appris la nouvelle bien tard. Bosch ouvrit la porte de la cuisine et la tint pour sa fille.
- Oui, ça va, répéta-t-il.
- Tu vas prendre quelques jours ?
- C'est bien l'idée générale. Tu travailles sur quoi ?
- Oh, juste deux ou trois trucs. Je résume les faits pour le dossier John Li.
- Pour quoi faire ? C'est terminé et on a merdé.
- Je sais, mais il faut que le rapport soit impeccable, et j'ai besoin de donner les résultats de la fouille au tribunal. C'est même pour ça que... euh... je t'appelle. Tu as filé vendredi sans laisser de notes sur ce que tu avais trouvé dans le portable et la valise. Pour la voiture, j'ai déjà tout rédigé.
- Oui, ben, en fait je n'ai rien trouvé. C'est même une des raisons pour lesquelles on n'a pas pu bâtir de dossier d'accusation, tu te rappelles ?
Il jeta ses clés sur la table de la salle à manger et regarda sa fille gagner sa chambre au bout du couloir. Et se sentit de plus en plus agacé par Ferras. À un moment donné il avait envisagé de former ce jeune inspecteur et de lui apprendre ce qu'était la mission. Force lui était maintenant de reconnaître que Ferras ne guérirait jamais d'avoir été blessé en service commandé. Physiquement, pas de problème. Mais psychologiquement, jamais il ne redeviendrait ce qu'il avait été. Un gratte-papier, voilà ce qu'il serait désormais.
- Bon alors, je mets « aucun résultat » ? demanda Ferras.
Bosch repensa à la carte de visite professionnelle du service de taxis de Hong Kong. Il l'avait encore dans son portefeuille, mais elle avait conduit à une impasse et ne valait sans doute pas qu'on l'inscrive dans la liste des résultats à envoyer au juge qui avait autorisé la fouille.
- Oui, d'accord : « aucun résultat ». Y avait vraiment rien, dit Bosch.
- Et rien pour le portable.
Mais brusquement il comprit quelque chose - et sut aussitôt qu'il était probablement trop tard.
- Non, rien dans le portable, reprit-il, mais toi et les autres gars du service avez bien vérifié auprès de la compagnie du téléphone, hein ?
Chang pouvait avoir effacé toute trace des appels qu'il avait passés sur son portable, mais il était impossible qu'il ait trafiqué le relevé qu'en avait gardé son serveur. Ferras marqua une pause avant de répondre :
- Non, je me disais... C'est toi qui avais le portable, Harry. J'ai pensé que tu contacterais la compagnie,
- Je ne l'ai pas fait parce que j'allais à Hong Kong. Toutes les compagnies de téléphone avaient des protocoles précis pour répondre aux demandes de perquisition formulées par les autorités judiciaires. En général, cela se réduisait à faxer l'autorisation de perquisition signée au service juridique de la société. Rien de plus simple, mais c'était passé à l'as. Et Chang était libre et avait toutes les chances d'avoir filé depuis longtemps.
- Merde ! s'écria Bosch. Tu aurais dû t'en occuper, Ignacio !
- Moi ? Alors que tu avais le portable ? J'ai cru que tu l'avais fait!
- Oui, j'avais le portable, mais c'est toi qui t'occupais des demandes de fouilles et de perquises. Tu aurais dû vérifier avant de rentrer chez toi vendredi.
- C'est quoi, ces conneries ? Tu veux me faire porter le chapeau pour ça ?
-Non, c'est nous deux que j'accuse. C'est vrai que j'aurais pu le faire, mais toi, tu aurais dû t'assurer que c'était fait. Tu ne t'en es pas occupé parce que tu es parti tôt et que tu as laissé filer. Même que c'est tout le boulot que tu laisses filer à vau-l'eau !
Ça y était- il l'avait dit.
- Non, mais c'est quoi, ces merdes ? Tu veux dire que parce que je ne suis pas comme toi, parce que je ne sacrifie pas ma famille au profit du boulot, parce que je ne risque pas son existence pour le boulot, je laisse filer le travail ? Tu ne sais pas ce que tu dis.
Le coup que venait de lui porter Ferras laissa Bosch sans voix. Il l'avait frappé pile dans la faille de ce qu'il venait de vivre ces dernières soixante-douze heures. Il finit par récupérer et revint à ce qui l'occupait.
- Ignacio, dit-il calmement, je ne sais pas quand je vais être de retour à la salle des inspecteurs cette semaine, mais dès que j'y serai, il faudra qu'on cause.
- Parfait. J'y serai.
- Bien sûr que tu y seras. Tu y es du matin au soir. Et donc à plus.
Bosch referma son portable avant que Ferras puisse protester contre ce coup de pied de l'âne. Il était sûr que Gandle le soutiendrait quand il demanderait qu'on lui affecte un nouveau coéquipier. Il regagna la cuisine pour y prendre une bière et laisser retomber la tension. Il ouvrit le frigo et tendait déjà la main lorsqu'il s'arrêta. Il était trop tôt et il devait emmener sa fille faire du shopping tout l'après-midi dans la Valley.
Il referma le frigo et descendit le couloir. La porte de la chambre de sa fille était close.
- Maddie, tu es prête à y aller ?
- Je suis en train de me changer. J'arrive dans une minute. Ton sec, du genre ne-me-casse-pas-les-pieds. Il ne sut pas
trop qu'en penser. Le plan était de commencer par la boutique de portables, puis de passer aux habits et aux meubles, et de finir par l'achat d'un ordinateur. Il allait lui acheter tout ce qu'elle voudrait et elle le savait. Mais elle s'était montrée cassante avec lui et il ne voyait pas pourquoi. A peine un jour de boulot de père à temps plein et il se sentait déjà perdu en mer.